« En architecture, peinture, design, musique, littérature peut-être, et au-delà, dans l’air du temps au sens large, une nouvelle sensibilité est à l’œuvre, aisément reconnaissable à quelques traits majeurs : emprunts fréquents au passé, le contrepied exact d’un refus “moderne” systématique ; goût prononcé pour la citation, le collage, la mise en abyme, une ironie très irrévérencieuse ; refus de toute totalisation, de toute vérité idéologique ou politique, endossant ainsi l’évidence d’un épuisement historique de l’avant-garde, avec, pour corollaire, une vision plutôt favorable de la société de masse actuelle. »[1] (Félix Torres)

 

J’observe une nouvelle fois les photographies des Flipch Art que Benoît Piret m’a envoyées. J’en avais vus certains dans son atelier, ainsi qu’à la Galerie 100 Titres où ils seraient entreposés en vue de leur encadrement puis de leur exposition. J’ai en mémoire les propos de l’artiste, ses explications sur le procédé, paroles simples si éloignées d’une quelconque, et présomptueuse, volonté de s’ériger en discours théorique qu’il nous fallut, Alain de Wasseige et moi, comme dans une urgente nécessité, lui en bâtir un, taillé à la mesure de notre enthousiasme, pour expliquer l’attrait immédiat que ces œuvres avaient sur nous.  Pourtant, ce que je retiens ici est un mot un peu rebutant qui ne m’avait pas frappé alors et que l’artiste lui-même risquerait de désavouer au premier abord : recyclage.

       

C’est que le terme est à la mode. Nous l’entendons constamment et le lisons partout ; marqué par l’évidence écologique et le bon sens économique, il règlemente nos gestes domestiques, police nos déchets ménagers et industriels. Rien ne semble plus échapper au tri sélectif, tout pousse à la récup. L’autre acception du mot – et, symptomatiquement, son premier sens – propose de recycler des personnes : il faut fournir une formation complémentaire, actualiser des compétences dépassées,  découvrir des techniques nouvelles et de plus larges horizons. Le recyclage, c’est donc reprendre une chose là où elle avait été laissée, mais pas nécessairement pour arriver aux mêmes fins.

 

Le recyclage que Benoît Piret propose est d’un autre type, aussi étranger aux pratiques bio‑bricolo‑écolo qu’aux procédés mercantilistes qui leur sont les plus extrêmement opposés. Il est une série de gestes récupérateurs certes, mais au sens « plastique » du terme, qui s’entremêlent sur plusieurs niveaux de sens. Un geste politique ? Un geste esthétique ? L’artiste ne l’avouera pas, l’homme est réservé. Liberté est laissée au spectateur de lire et de projeter ses propres convictions. On y voit donc, c’est selon, une classique étude d’anatomie humaine ou animale ; une critique néo‑punk du consumérisme ; une apologie de la nudité ; une dénonciation du tabagisme chez les religieuses ; une célébration des valeurs familiales façon street art ; une réinterprétation pop de Sitting Bull et les Wookiees ; une publicité néo-pop pour de la nourriture asiatique, pour un soda, une arme, des sous-vêtements… Bref un joyeux entrelacs de dégoulinures colorées, de noir de chine, de flèches, de diagrammes et de business plans. Oui, de business plans. 

 

Quelques éclaircissements s’imposent. Le premier geste de Benoît Piret est la récupération, on l’a déjà dit. Au départ, cela n’a pas dû être vraiment prémédité. La chose était là, il l’a emportée avec lui. Par la suite, un principe a surgi : l’objet initial – une feuille de papier usagé format 70 sur 100 – s’est mué en série. Le format est important pour comprendre la suite du processus. Car l’artiste ne recycle pas du « papier » ; toutes les manifestations de cette matière ne l’intéressent pas. L’objet rigoureux de son glanage provient de Flipcharts, ces chevalets à feuilles mobiles aperçus dans toute salle de réunion ou de séminaire qui se respecte. « Outil d’aide à la communication simple, facile à utiliser, peu coûteux, versatile et fiable, le Flipchart permet une animation dynamique lors d’ateliers ou d’échanges en petits groupes »[2]. Un formateur – créatif qui s’ignore – y aura exposé, à l’aide de marqueurs de couleur, le contenu de son recyclage. Piret sauve alors les feuilles et leurs annotations sibyllines d’une disparition certaine par revalorisation programmée. Dernières innovations d’un secteur indéterminé, projections financières énigmatiques,  nébuleux ordres de succession serviront de trames ou d’indices à sa réappropriation.

 

Ensuite, tout se ralentit, de l’aveu de l’artiste lui-même. Les pages s’amoncellent et s’entassent dans son atelier. Il lui faut les parcourir une à une. C’est le second geste. Peut-être s’amuse-t-il à déchiffrer leur phraséologie pidgin. Peut-être y déceler quelque accident, quelque accroche ; un espace où son intervention provoquerait une image dans cette pensée du commerce planétaire et du bénéfice garanti ; comme si elle avait toujours été là, présente au milieu d’un canevas diagrammatique, attendant qu’on la fasse pleinement apparaître sous un nouveau jour. Surtout ne pas se demander comment, ni chercher un départ : ces questions ne se posent pas puisque le geste artistique relève d’une capacité à réfléchir le réel qui l’entoure comme un miroir, à s’en faire l’écho.

 

La création chez Benoît Piret semble, en effet, être moins un problème d’invention et de créativité qu’un questionnement sur la reproduction et sur le mimétisme de sa résultante graphique. C’est que notre homme est un réservoir à images ; ses images et lui s’interpénètrent, dans un constant mouvement de recyclage de signes et d’énoncés plastiques. Si certains s’exhibent (iconographie américaine, icône Beat, insigne mail-art), la plupart sont réinvestis, se sont recomposés en une forme nouvelle. Troisième geste recycleur.

 

Lorsqu’une image survient, c’est souvent dans les blancs, dans les interstices et les écarts. Car pour faire émerger cette forme nouvelle, Piret feint, mais sans malice, la technique du pochoir, où le vide informe plus que le plein. Comme la main sur des parois paléolithiques ou le tag sur des murs de métropoles modernes, le quatrième geste de l’artiste est un geste d’évidage – l’artifice consistant à ne point user de la traditionnelle matrice cartonnée. Là où l’art pariétal et le street art se contentaient de superposer la preuve de leur existence sur leur support, la technique de reproduction de Piret, modifiée dans sa nature procédurale, recycle la notion de l’empreinte en un mouvement de faux traitement négatif sur un support dont on ne parviendra plus à définir avant-plan et arrière-plan. Textes et images s’entrelacent, s’enrichissent mutuellement pour inventer et proposer, dans cette totale activité de recyclage, une métamorphose, une transformation de la substance et de la forme, un état et un processus. Le feuillet Flipchart, à mille lieues de l’universalité et de la clarté fantasmée du message initial qu’il portait, absorbe la couleur, gondole et recrache sa plastique nouvelle. Espaces révélés et reconfigurés, les Flipcharts deviennent Flipch Art. Au spectateur alors de recycler sa vision, d’aller au-delà de la première impression, tant les œuvres de Benoît Piret ont cette aptitude à associer deux réalités, à les ouvrir vers leurs nouvelles manifestations, tout en maintenant intactes leurs incertitudes ; à montrer leurs dissonances et leurs homogénéités, sans que le produit de leur unification ne soit tout à fait univoque.

Anaël Desablin

  

 



[1] Félix Torres, « Métamoderne. Remarques à propos d’une nouvelle querelle des Anciens et des Modernes. », Les Cahiers du Musée National d’Art Moderne, « Après le Modernisme », 22, décembre 1987

[2] Vade-mecum du Conseil de l’Education médicale continue du Québec. http://www.cemcq.qc.ca/fr/documents/VM-089.pdf